Les Français de l'étranger parlent aux Français
La mondialisation est passée par là : les Français que l'on disait farouchement attachés à l'Hexagone ont changé radicalement d'optique. Un véritable phénomène de société : depuis 1992, le nombre d'émigrés augmente de 3 % chaque année : ils seraient aujourd'hui 2,2 millions à vivre à l'étranger. Une estimation, car les services du ministère des Affaires étrangères ne comptent que les Français enregistrés dans les consulats, soit 50 % environ de nos compatriotes expatriés. Mais une chose est sûre : les cadres et les chefs d'entreprise représentent 44 % de l'ensemble, soit près d'un million de cols blancs.
Beaucoup plus nombreux, ces cadres internationaux ont aussi changé d'attitude et de projet. Avant les années 90, ils partaient pour représenter la France, diriger une filiale de leur entreprise, défendre notre culture et nos grandes écoles. Avec de gros salaires à la clé : l'expat professionnel passait de mission en mission pour faire fortune. C'était le temps des « gros packages, tous frais payés, permettant de mettre de côté la quasi-totalité de ses revenus », résume Laurence Avram-Diday, avocat associé chez Ernst and Young et auteur d'une étude intitulée Témoignages d'expatriés, menée auprès de 1 750 collaborateurs issus de 27 groupes internationaux. « Cette période-là est révolue : sauf peut-être dans les pétroles et sur les plates-formes de la Mer du Nord. »
Dans les grandes sociétés sévissent désormais les comp and bens, experts en compensations and benefits, chargés d'examiner à la loupe les charges et les avantages des salariés en poste à l'étranger. « Désormais, les primes qui compensent l'éloignement, le choc culturel et la pénibilité dépassent rarement 40 % du salaire net, explique Céline Lhéritier, International Mobility Manager chez Saint-Gobain. Elles sont accordées à ceux qui partent en Asie, par exemple. Mais on ne verse plus de prime pour des séjours en Europe ou en Amérique du Nord. » Pire: les cadres français sont aujourd'hui en concurrence directe avec tous les autres sur le marché mondial: « On expatrie quand on ne peut pas faire autrement, confie l'ancien directeur de la gestion des cadres d'un grand groupe industriel. Aujourd'hui, les écoles supérieures de la plupart des pays forment des cadres de très bon niveau. »
Un séjour hors des frontières fait partie de tout bon cursus. Alors, si l'expatriation se raréfie et qu'elle n'est plus un jackpot, qu'est-ce qui motive tant de Français à partir ? Le goût de l'aventure ? Ou tout simplement le sens des réalités ? Ils partent parqu'ils savent que les entreprises se sont mondialisées et que pour être dans son époque, il faut explorer le changement hors des frontières. Tandis qu'ici, le fossé se creuse entre les cadres et l'entreprise, il est devenu urgent de découvrir comment on travaille ailleurs. Loin des difficultés à réformer à la française, ils vont respirer l'air plus léger de la croissance ou l'optimisme échevelé des pays émergents. « Cela fait partie de tout bon cursus. On considère presque comme bizarres les gens qui ne se sont pas pliés à cet exercice », résume le sociologue Philippe d'Iribarne*. Quel étudiant ambitieux envisagerait aujourd'hui son parcours universitaire sans un séjour en Angleterre, en Allemagne ou aux Etats-Unis ? Témoin et moteur de cette révolution culturelle, le système Erasmus, qui fête cette année ses vingt ans. Près de 220 000 étudiants français ont complété leur cursus à l'étranger grâce à ce dispositif d'échanges.
Dans les grandes écoles, voyager pour réussir est devenu une tautologie. A HEC, non seulement il est obligatoire d'accomplir un semestre hors de France mais, « à la sortie de l'école, 28 % des diplômés trouvent leur premier job à l'étranger, alors qu'ils n'étaient que 17 % il y a sept ans, explique Bernard Ramanantsoa, le directeur général de l'école. Désormais, les étudiants regardent les opportunités dans le monde entier. Ils n'ont pas l'intention de quitter le pays : ils veulent simplement enrichir leur expérience ». A Polytechnique, école française s'il en est, 145 des 400 élèves d'une promotion partent désormais faire une année d'études hors de France . « C'est bien entré dans les têtes : les gens qui espèrent diriger estiment avoir absolument besoin d'une expérience hors frontières », juge Marie-Christine Portut, chargée de la mobilité à l'Apec.
Loin des « grosses têtes » qui veulent compléter un CV prestigieux par une expérience anglo-saxonne ou chinoise, il y a ceux qui profitent de quitter la France pour faire leurs preuves plus facilement dans des pays plus préoccupés de performances que de diplômes. Pour Philippe d'Iribarne, ils se disent : « Je ne suis pas sorti d'une grande école ni de la meilleure université, mais à l'étranger on s'en fiche. Tout ce qui compte c'est que je sois créatif et dynamique.» Ceux-là n'auraient pas forcément osé bouger il y a quelques années.
Ils y gagnent des compétences aujourd'hui valorisées partout dans le monde : « Ceux qui ont réussi leur expatriation ont su sortir de leur zone de confort, note Robert Hayman, responsable de l'activité outplacement chez Leroy Consultants. Ils savent penser « out of the box », comme disent les Américains. Ils ne sont pas gênés par les différences. Ils acceptent que les choses puissent se faire de plusieurs manières. Ils ont gagné en tolérance et en ouverture. Pour diriger des équipes, ce sont des qualités essentielles. »
Les Français s'adaptent bien à la logique floue. A ce petit jeu de la conduite tout-terrain, les Français - les Latins en général - seraient bien placés dans la concurrence internationale. « Ils ont une grande capacité d'adaptation face à tout ce qui est perçu comme flou par les Anglo-Saxons, assure Simone-Eva Redrupp, consultante chez Aperian Global, société spécialisée dans l'accompagnement des expatriés. Ils savent être "polychroniques", c'est-à-dire accepter que le temps n'ait pas la même valeur selon les pays. » S'adapter, comprendre, s'ouvrir fait un bien fou. « Quand ça marche, l'expatriation permet de mieux se connaître, d'acquérir de la maturité, » résume Simone-Eva Redrupp. Mais partir est aussi une aventure ludique, une façon de réenchanter le quotidien. « ça paraît bête, mais quand on n'est pas chez soi, la vie est beaucoup plus dense », s'amuse Christophe Hoareau, en poste à Sydney avant d'avoir passé deux ans à Brisbane comme consultant chez Ernst and Young.
Riche d'aventures et d'idées neuves, cette nouvelle diaspora française a communiqué avec nous pendant des semaines. Elle nous a raconté ses découvertes, ses espoirs, ce que l'on apprend ailleurs et dans les entreprises multinationales. Certains ont créé leur propre business, parfois avec un grand succès. Tout ce qu'ils nous ont dit est un sacré plus pour repenser nos façons de vivre et de travailler.
PHILIPPE DUPORT
* L'Etrangeté française, Le Seuil, 289 pages, 21 euros.